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À quoi sert internet ?

Internet est un réseau de communication. C'est-à-dire un outil pour échanger, pour créer des liens entre les personnes, entre les structures sociales, entre les nations.

Un outil de communication structure toujours les échanges qu'il permet ; par sa nature même, l'outil de communication a une influence énorme sur la société, indépendamment du message qu'il véhicule.

Internet est un réseau de communication qui peut être mis en œuvre avec de petits moyens. Monter un serveur web ne coûte rien par rapport à monter une chaîne de télévision ou une imprimerie. Or l'effet qu'a le réseau Internet sur nos sociétés est tout aussi important qu'ont pu l'être la télévision au 20ème siècle ou l'imprimerie depuis le 16ème siècle.

Fabriquer cet outil de communication de manière associative, apprendre à le maîtriser entièrement, au lieu de se contenter de l'utiliser, c'est un enjeu politique majeur. C'est décider si on est passivement bringueballé par la société actuelle, ou si on décide de faire la société que nous voulons avec les outils à notre disposition.

Internet est un réseau de communication. Ce n'est pas le premier. On pourra par exemple le comparer avec l'imprimerie comme outil de stockage et de diffusion de la connaissance, on pourra le comparer avec le réseau de diffusion de la télévision, ou de la radio, ou le courrier postal. Chacun de ces modes de communication, de ces outils, a été un élément central de la structuration de la société qui l'a accompagné. L'utilisation de l'écriture est par exemple un élément central dans la définition d'un État au sens moderne, c'est par la tenue de registres écrits que se matérialise la propriété foncière, l'existence de lois, etc. De la même manière, on considère que la forme que prend le moyen de communication a plus d'influence sur les structures sociales que le message qui est véhiculé. La télévision structure une société de télévision, quel que soit le programme qu'elle diffuse (“Le média est le message”, selon la formule souvent attribuée à MacLuhan).

Internet, le numérique, l'informatique en général, apportent une nouveauté cependant. Dans la société de la presse, pour ouvrir un journal, acheter une imprimerie, il fallait non seulement des connaissances techniques relativement rares, mais surtout une mise de fonds considérable. Le numérique demande toujours une mise de fonds, mais vraiment moindre. Le mensonge souvent répandu qui veut que deux gus dans un garage peuvent créer Google et révolutionner l'économie mondiale en quelques mois est bien un mensonge. Mais il est vrai que les savoirs sont à portée de main. Il est vrai également que les outils techniques sont très abordables, sur le plan financier. Mettre en place un serveur, même un peu compliqué, c'est financièrement abordable. C'est atteignable pour un particulier, ou pour une petite structure associative.

Or, cet espace numérique, ce lieu d'échange, n'est véritablement contraint que par des lois qui ont été inventées par les humains. Quand on veut imprimer un journal, les contraintes physiques, mécaniques, sont des contraintes des lois de la physique. On ne peut pas lutter contre la loi de Newton sur la gravité. Diffuser des millions d'exemplaires d'un journal, ce sera toujours des tonnes de papier à produire, à déplacer, à financer. Les problèmes, les contraintes, sont entremêlées d'obligations humaines (on ne peut s'établir imprimeur que par privilège royal, par exemple) et de contraintes du monde physique (au delà d'un certain nombre d'exemplaires imprimés, les lettres de plomb sont usées, il faut les remplacer). Dans le monde d'Internet, l'immense majorité des lois ne sont pas des lois physiques. Ce sont des normes techniques. Ces normes, ces protocoles, sont des choix (voir par exemple la RFC qui explique comment faire de l'Internet avec des pigeons). La maîtrise de ces normes donne du pouvoir. Le pouvoir de comprendre le monde, le pouvoir de le modifier, et donc le pouvoir de discuter de ces modifications, c'est-à-dire le pouvoir de parler de politique : quel monde voulons-nous, comment voulons-nous le faire, dans quel but, avec quelles méthodes, pour qui ?

Le même raisonnement tient, bien entendu, pour tous les sujets qui touchent au numérique. Cependant, les autres sujets sont moins fermés, moins lointains à atteindre. Il est assez simple d'apprendre à programmer. Que ce soit en commençant par faire une page web avec un peu de javascript, ou en commençant par apprendre quelques langages de haut niveau. On trouve même des outils d'initiation pour les enfants, et ce depuis fort longtemps (dans les années 80, le langage pour les enfants s'appelait LOGO et déplaçait une tortue en forme de triangle sur l'écran). Le réseau a ça de particulier qu'il est souvent invisible, que les gens s'en servent en allant parfois jusqu'à ignorer son existence. Il ressemble en cela un peu à l'air. Il est partout autour de nous, on s'en sert en permanence, pour respirer, pour parler, pour maintenir la pression de nos corps. Mais on ne se pose jamais de question sur sa présence, sur le fait de savoir s'il pourrait être autrement ou ne pas être là. Dans le cas de l'air, normalement, il ne devrait pas disparaître de sitôt, et sa présence n'est pas le fruit d'un choix humain. À l'opposé, le réseau Internet sur lequel s'appuient tant d'éléments numériques de notre vie n'est pas un donné, un pré-existant. Il est exclusivement le fruit de l'activité humaine. Il est donc sujet à être pensé politiquement, et discuté.

En décidant d'être nos propres fournisseurs d'accès à Internet, nous avons décidé de fabriquer notre petit îlot dans le vaste monde qu'est Internet. Nous avons choisi que nos règles s'appliqueraient. On ne change pas les protocoles habituels du réseau, bien entendu. Un tel changement ferait de notre îlot un morceau perdu au milieu de l'océan, coupé des autres. Mais nous apprenons comment c'est fait, comment ça marche. Ayant compris comment cela fonctionne, nous pouvons avoir une position réfléchie sur ce que nous voulons que cela devienne. Nous avons une chance d'avoir notre mot à dire sur le futur, et nous avons une chance d'avoir un avis éclairé sur le passé.

En décidant d'avoir une forme associative, nous faisons également un choix. Nous aurions pu décider, comme nombre d'autres l'ont fait, d'apprendre le réseau, et d'en faire notre métier. Soit en vendant ce savoir-faire à des patrons, en devenant les ingénieurs du réseau de tel ou tel opérateur (certains d'entre nous le font pour gagner leur croûte, d'ailleurs), ou en créant nos propres entreprises, pour pouvoir vivre de ce savoir-faire. Choisir de fabriquer le réseau, entre nous, sous une forme associative, c'est décider que le but premier de la structure, la raison d'être de la structure, c'est de fabriquer du réseau, et de le faire avec les membres des associations. La forme associative n'est pas la seule qui permette ça (certaines formes de coopératives, dont la SCIC, le permettent aussi). Mais la forme juridique est un choix, un choix réfléchi. Avoir choisi que cette activité serait bénévole dans une structure non lucrative, ce n'est pas un accident de parcours. C'est d'ailleurs un choix discutable.

De notre point de vue, Internet est fondamentalement un objet politique. C'est un objet qui structure, sans que cela se voie, la société qui vient. Décider de fabriquer notre petit morceau d'Internet, décider de prendre la main, c'est le choix de ne pas être passif·ve dans le devenir du monde. Réfléchir à la structure juridique que nous utilisons pour organiser nos fournisseurs d'accès, c'est également décider. C'est dire qu'il est légitime de réfléchir à comment le monde se structure.

On voit par exemple se dessiner, lentement, la société Internet qui succède à la société télévision. On voit bien que le dessin est encore en train de se faire, qu'il n'est pas achevé, qu'il va encore évoluer. Internet tel qu'il est fait aujourd'hui est un produit technique. Comme tous les produits techniques, il porte en lui les implicites de la société qui l'a engendré, autant les implicites de départ, des pionniers, que les implicites de tous ceux et toutes celles qui sont intervenu·e·s depuis dans l'évolution de cet objet. Laisser ces éléments techniques aux mains des grands groupes industriels, c'est assurer que leur vision du monde sera la seule à influencer la technique, et donc la réalité numérique du monde.

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  • Dernière modification: 2019/11/01 16:31
  • par khrys